vendredi 4 août 2017

The Saboteur : cocktail explosif d'un irlandais plongé dans une France sous férule nazie



The Saboteur est un véritable OVNI dans le domaine des ludiciels. Il faut mentionner comme premier acte de bravoure qu’il lorgne entre deux concepts vidéoludiques bien éprouvés par le temps : celui de l’escalade façon parkour (les experts reconnaîtront le maître Assassin’s Creed) et celui du monde ouvert peuplé de véhicules à prendre en main mâtiné de séquences d’action façon Hollywood (les mêmes experts mentionneront avec assurance Grand Theft Auto).

Le jeu aurait déjà à ce stade une probabilité assez forte de partir en vrille en tentant une synthèse guère évidente. Le mélange des genres nécessite en effet un sacré doigté dans l’équilibre des phases, sans que l’une ne phagocyte l’autre mais surtout que ni l’une ni l’autre ne pâtisse d’un manque  d’attention sur le long cours dans le développement (exemple : monde ouvert bancal ou gestion des déplacements inadaptée). Nombre de projets ambitieux échouèrent lamentablement à marier plusieurs genres, malgré quelques réussites époustouflantes qui demeurèrent des exceptions remarquables (Deus Ex en est une).
Mais rien de tel pour The Saboteur, et c’est déjà une jolie réussite pour le studio Pandemic [1]. 

Et l’histoire alors, qu’a-t-elle de si originale ? Ceci : elle se déroule en plein Paris occupé, avec ses cohortes de soldats au brassard rouge et sa population tâchant de continuer à vivre vaille que vaille, avec quelques lieux de plaisir fripon. Le héros ? Un Irlandais. Là aussi très surprenant, l’on aurait pu s’attendre à un français, un britannique ou un américain endossant le rôle d’un combattant. Pandemic réussit l’exploit de surprendre son monde avec Sean Devlin, irlandais plongé malgré lui dans un conflit qui ne le concerne pas [2]. Il y a malgré tout un historique, sous forme romancée, qui dévoile le pourquoi et le comment de l'arrivée du personnage à Paris. Étrangement la forme cartoon n’empêche pas une réelle empathie avec le personnage. D’autant que le propos est mature, sensible et autrement plus subtil que bien d’autres productions. Je tiens à ne rien révéler de la trame principale, sachez cependant qu’elle se déroule sur fond de courses automobiles.

De courses automobiles ?

Oui car Sean est justement un mécano-pilote qui est entré dans une écurie italienne pour rivaliser avec les goliath germaniques de l’époque [3]. Il y a trouvera sa némésis, un officier nazi sadique et prêt à tout pour l’emporter comme il se doit.

Cependant en tant qu’irlandais, et selon une caricature d’outre-Manche, Sean est capable de manier les explosifs comme nul autre. Cette capacité lui sera fort utile durant plusieurs missions qui nécessiteront de saboter l’appareil de guerre nazi. Mais là où le jeu démontre son équilibre c’est par la faculté d'opérer en phase d’infiltration pour oeuvrer en territoire ennemi où tout le talent de Sean sera de se dissimuler aux yeux et oreilles des patrouilles (oui le bruit est aussi pris en compte). Ce sera même le moyen le plus recommandé pour éviter d’avoir affaire à un arsenal sur pattes. Sean est aussi un acrobate, pouvant s’agripper presque n’importe où du moment qu’il puisse trouver une prise à distance raisonnable : vous passerez ainsi une bonne partie de vos pérégrinations sur les toits de Paris. De quoi vous offrir de belles cartes postales.

L’on retrouve à ce titre un Paris décoré de guirlandes nazies et enserré de miradors sur les hauteurs avec des check-points aux endroits névralgiques comme les ponts (un conseil, privilégiez la ruse pour passer plutôt que la force brute car les patrouilles sont coriaces et rancunières). La taille des quartiers a été compressée pour disposer d’une surface jouable et accessible à chaque joueur sans pour autant se résumer à un mouchoir de poche. L’on reconnaît nombre d’endroits emblématiques : La Villette, le Marais, les Halles [4] etc., ce qui est utile pour se repérer en dépit de la compression des distances. Et bien entendu, les berges ont aussi été modélisées et peuvent servir de raccourci pour éviter les complications aux points de contrôle. C’est un monde réellement ouvert, avec sa population autochtone et ses occupants qui adoptent tous une attitude spécifique.

Le protagoniste de l’aventure pourra s’extirper de la capitale française et visiter les régions alentours (là aussi réduites très conséquemment en superficie) jusqu’en Allemagne, à Saarbrücken (voire encore plus loin, mais motus). Il faut apprécier cet effort de diversification des lieux où l’agencement des lieux a été réfléchi (exemple : Le Havre dispose de son port) et qui participe à l’ambiance globale.

D’ailleurs, notre ami irlandais pourra se déplacer encore plus vite en véhicule, soit en les « empruntant », soit en les sollicitant auprès d’un garage. Là encore le joueur aura le choix entre des véhicules civils, militaires et de compétition. Pas de licence officielle malheureusement, mais l’amateur discernera sans trop de difficulté quelques modèles emblématiques des années 1930-1940, telle la Duesenberg SJ, la Maserati 8CTF, la Peugeot 402, la Talbot-Lago T150 C SS ou même le side-car Zündapp KS 750. Le choix est pléthorique, un peu plus d’une quarantaine d’options de déplacement motorisé. La physique de la conduite surprendra les amateurs de simulation car il s’agit d’engins sans assistance électronique, d’où certaines surprises au début des manoeuvres. Ajoutons encore la prise en compte du relief qui sollicitera certains moteurs jusqu’à l’extrémité de leurs cyclindres. Un bon point une nouvelle fois pour cet aspect de réalisme non négligé.

La Résistance joue un rôle essentiel dans la trame scénaristique, à telle enseigne que Sean aura fort à faire avec les locaux, et cette alliance de circonstance n’ira pas sans mal. Mais là encore, motus pour ne pas déflorer le plaisir du cheminement scénaristique.

Les petits détails fourmillent et emballent littéralement le joueur : poussière déplacée lorsque l’on s’agrippe à un rebord ; oiseaux volant en escadrille ; fumée noire se dégageant de certains tacots en accélération ; passant qui vient donner un coup de pied dans le cadavre d’un nazi etc. C’est dans la perception de ce souci des éléments mineurs que l’on peut considérer que ce jeu a été pensé avec grande intelligence. Rajoutons que le cycle jour/nuit est intégré de fort belle manière (et oui, la Tour Eiffel et les autres bâtiments majeurs s’illuminent sitôt la nuit tombée de même que les projecteurs des miradors). Mentionnons dans la foulée que la météo est dynamique avec le passage de nuages menaçants pouvant obscurcir le ciel et rincer le héros en moins d’une minute. Enfin, l’environnement sonore est de bonne facture, grâce à la présence de musiques d’époque facilitant l’immersion.

The Saboteur est une production vidéo-ludique dans la veine de Quand les aigles attaquent (remarquable film de guerre sorti en 1968). De l’action, de l’infiltration, et de l’émotion le tout avec des phases bien pensées et équilibrées dans un espace de circulation assez vaste. C’est un réel succès, tout en étant le chant du cygne d’un studio talentueux.

Le ludiciel est disponible en téléchargement payant sur Origin et sur GOG.

[1] Pandemic Studio, fondé en 1998, était un groupe de développeurs qui conçurent plusieurs jeux basés sur la franchise Guerre des Étoiles mais aussi la simulation de combat d’infanterie avec Full Spectrum Warrior. Le studio a fermé ses portes en 2009, deux ans après avoir été racheté par Electronic Arts. The Saboteur fut le dernier œuvre de la société.
[2] L’Irlande (ou Eire) demeurera neutre tout au long de la 2ème Guerre Mondiale, et ce en dépit des incitations des diplomates nazis de profiter de la faiblesse du Royaume-Uni. En règle générale, la neutralité fut bienveillante envers les alliés.
[3] Dans les années 1930, le pouvoir politique nazi encouragea la compétition, notamment automobile. Ce fut l’avènement des flèches d’argent (Silberpfeil) désignant les écuries Auto Union (dont Audi est le rescapé actuel) et Mercedes-Benz, lesquelles remportèrent la majorité des grand prix de cette époque en ne laissant que quelques miettes à leurs rivales Alfa Romeo, Maserati et Bugatti.
[4] Le cimetière du Père Lachaise est accessible en dépit des apparences et de ses solides grilles, il nécessite cependant d’opter pour une approche indirecte pour s’y infiltrer.


Dans le prolongement de cet article, je relaie mon intervention dans l'émission Les chroniques de l'économiste Jacques Sapir en son édition du 11 juillet 2017 où le thème était 'Jeux vidéo 2.0 : une révolution culturelle' : 


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